Les maraudes du SAMU social : pour une ville des pauvres ?

Risquons nous de nouveau à sortir des sentiers tendance des blogs de prospective urbaine : aujourd’hui, il ne sera point question de ville numérique, de son éditorialisation ou d’applications technologico-marketing pour smartphones. Microtokyo s’intéresse séance tenante à une autre strate de la ville, presque aussi impalpable, celle des personnes en (grande) précarité. Si nous avions déjà amorcé une réflexion sur celles des populations Roms et des freeters nippons, ce post se nourrira principalement de l’expérience de l’auteur de ces lignes, qui, quand il n’écrit pas, est aussi bénévole au SAMU social de la Croix Rouge, délégation locale de Lyon. Oh, ce n’est certes pas l’expérience d’un vieux briscard, mais celle d’un bénévole ayant trois mois de maison, avec un instinct aigu d’ethnographe anthropophage et la conscience de ne faire qu’effleurer une problématique complexe.

La question posée par les différentes formes de précarité est celle de la capacité qu’ont les villes (ou non) d’assurer une gouvernance démocratique juste. Pour qui sait regarder, les populations précaires rappellent le caractère fragile et pourtant indispensable des liens entre tous les citoyens. Si ceux supposés normaux exhibent fièrement les traces numériques de leur pratique de la ville à coups de SMS, d’applications iphone et de communautés numériques, les grands précaires semblent au contraire faire beaucoup pour laisser le moins de traces possibles de leur passage.

Le SAMU social, c’est quoi ?

visuel : Croix Rouge Française

Si l’on doit l’initiative du Samu social de Paris à Xavier Emmanueli en 1993, il existe aujourd’hui plusieurs SAMU sociaux, réunis en une fédération. Il y a ainsi les SAMU départementaux (SAMU 75, SAMU 69…) et le Samu social international, composés de professionnels de la santé et des soins : ce sont les Services d’Aide Médicale d’Urgence. On les distingue des SAMU sociaux composés de bénévoles et de professionnels, l’acronyme SAMU signifiant alors Service d’Aide Mobile d’Urgence. Le Samu social de la Croix Rouge est l’un de ces derniers et le plus développé de l’Hexagone, fort de ses 132 structures implantés dans 60 départements. A la différence des SAMU départementaux, les SAMU social bénévoles ne prodiguent aucun soin médical, mais proposent avant tout réconfort, biens de première nécessité (boissons, nourriture et couvertures) et solutions d’accueil provisoire aux personnes précaires et sans abri, en collaboration avec le service du 115. Celui-ci est le numéro d’hébergement d’urgence, gratuit, fonctionnant en continu toute l’année : tout citoyen peut l’appeller pour signaler une personne à la rue.

Le SAMU social de la Croix Rouge consiste à être de maraude, c’est-à-dire sillonner la ville de nuit, en camionnette, par équipe de 3 à 5 bénévoles pour aller à la rencontre des personnes précaires et sans abri et leur proposer l’aide de première nécessité : boire, manger, se couvrir et si elles l’acceptent, avoir un toit pour la nuit. Sur les différents itinéraires de l’agglomération lyonnaise, une maraude dure généralement entre 7 et 9 heures, à partir de 20 heures : si cela peut sembler long, le temps passe en fait très vite quand on est dans le feu de l’action. Et l’ambiance est sympa !

Urbanité et normalité

Le fait d’aller à la rencontre de ces populations est fondamental puisque souvent, elles ne font pas ou plus la démarche d’appeller au secours. Une fois que l’on comprend cela, on commence à entrer dans des logiques et des savoir-être différents de ceux de la ‘normalité’. On comprend notamment que les maraudes n’ont pas pour mission de jouer les révolutionnaires de la société mais qu’au contraire, elles forcent à l’humilité. Etre de maraude, c’est accepter d’apporter un coup de pouce affectif et matériel à des personnes au mieux précaires (c’est-à-dire qui ont un endroit plutôt régulier où dormir et qui souvent travaillent) et le plus souvent, qui n’ont pas domicile fixe, ne travaillent plus et qui ont fini par rejetter la société.

Photo : microtokyo

En effet, il semble que beaucoup de personnes SDF ont choisi à un moment donné de ‘lâcher’ celle-ci, certainement parce qu’elle les a exlus au préalable : perte d’emploi, rupture conjugale, brouille familiale, passage en prison et rien à la sortie… Par contre, cela ne signifie surtout pas qu’elles ne sont plus en demande de lien social et affectif. En tant que maraudeur, il est nécessaire de se départir de ses préconçus : on ne peut forcer une personne sans abri ni à rejoindre une halte de nuit sous prétexte qu’il fait froid ou chaud, ni la forcer à retourner dans le droit chemin de la société : un boulot, une femme, une maison, des enfants, un labrador et des garden parties en fin de semaine. C’est justement ce système-là qui l’a exclu et/ou qu’elle a rejetté ! En d’autres termes, un maraudeur – citoyen supposé normal et sain – ne peut plaquer et encore moins imposer sa vision du monde sur sa relation avec les ‘gens de la rue’. Ce serait d’autant plus inadapté que cette dernière expression regroupe des situations très diverses : un sans abri psychotique ivre en quasi-permanence, un sans abri jovial s’en sortant ‘plutôt bien’ depuis des années grâce aux services d’aide sociale, des travellers franchissant plus ou moins consciemment le seuil de la marginalité, des jeunes de la vingtaine enchaînant boulots précaires et squats, des alcooliques du quartier, des travailleurs étrangers échoués en France, des réfugiés allant de ville en ville, un campement de Roms à la lisière de la ville…

Face à ces parcours de vie aussi tortueux que variés, il faut apprendre à gagner la confiance des personnes, d’où l’importance de tourner régulièrement sur les mêmes parcours. Pour les personnes précaires ou sans abri comme pour tout autre individu, il y a un moment pour tout dans la vie : un moment pour la détresse, un autre pour remonter la pente. Personne ne peut forcer personne, à moins de sombrer dans l’assistanat. Car qui sait ? Comme disait l’autre jour un bénévole, c’est peut-être dans quelques mois ou quelques années qu’en fumant simplement une cigarette avec nous (car, exempte de bien pensance, la Croix Rouge distribue parfois des cigarettes : super vecteur de sociabilité !), un sans abri va relancer un processus de retour à la normalité… Celle-ci ne rimant d’ailleurs pas avec retour à la période d’avant la chute. En attendant, une chose ne cesse de me frapper : l’absence de plaintes et de jérémiades, qui seraient pourtant légitimes pour beaucoup des personnes aidées.

Usages de la ville cachée

Ville des pauvres ? Ville cachée ? Ville spectrale ? Ville invisible ? Ville bis ? Comment qualifier l’espace urbain pratiqué par les populations précaires et sans abri ? Les maraudes sont une formidable source de connaissance de leurs manières de vivre. Trois logiques semblent prédominer : un ancrage territorial fort complémentaire d’une grande mobilité et la capacité à adapter des infrastructures urbaines.

Les maraudes suivent des parcours précis, en fonction des squats : il s’agit de les recenser,  leur apporter une aide sans condition et observer leur évolution. D’où, une fois encore, l’importance pour un maraudeur de tourner régulièrement de manière à connaître les personnes et d’être reconnu. Certes, il est vrai que le blouson orange fluo de la Croix Rouge est déjà en soi un signe de reconnaissance. A ces parcours réguliers s’ajoutent les appels d’urgence transmis par le 115 : une personne sans abri ici, une personne errante là… Les personnes sans abri installent le plus souvent leur squat à l’abri des regards et des courants d’air : derrière un fourré ou sous un pilier de pont, à côté d’une bouche d’aération, dans l’encadrement d’une porte cochère ou sur le lit laissé dans un hall d’urgences d’hopital… Les plus équipés investissent des bâtiments abandonnés ou calfeutrent leur véhicule stationné sur un parking à l’écart. S’il semble que les personnes à la rue depuis un certain temps préfèrent squatter seules, les précaires tels que les jeunes et sans abri récents paraissent privilégier le squat commun : rassemblement de tentes, partage d’un bâtiment.

Squat, mobilité et lien social

Chaque squat est gaillardement défendu par son ou ses propriétaire(s) : c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle les personnes refusent souvent un hébergement en halte de nuit ou en foyer. Le chien de compagnie – quand il n’y en a pas trois ou quatre, est à ce titre un fidèle compagnon, souvent refusé en structure d’accueil. Quitter son squat, c’est courir le risque de se le faire voler ainsi que ses effets personnels : couvertures, nourriture, habits, radio… Il est d’autant plus important pour un maraudeur de repérer les réseaux d’amitié entre personnes de la rue que tout s’y sait très vite : rumeurs (untel se serait battu avec untel à la halte de nuit…), bons plans (à telle heure et tel endroit, le Secours Catholique distribue la soupe, la Croix Rouge offre le café à la gare, mais si tu leurs indiques ton squat ils t’apportent des couvertures et des vivres…).

Photographie : Microtokyo

Défendre son squat est vital mais se déplacer en ville l’est tout autant. Les personnes sans abri sont très mobiles : beaucoup insistent sur le fait qu’en journée, comme le dit un monsieur à la rue depuis plusieurs années, il faut pas rester seul, sinon tu dégringoles. Le soir tu fais ta p’tite vie tranquille comme ça, mais le jour, il faut voir des gens. Retrouver des amis dans un parc, se positionner sur un lieu de passage et y faire la manche, aller à la Soupe populaire ou se rendre au Vestiboutique sont autant de sollicitations rythmant l’espace et le temps urbains. Les infrastructures urbaines sont souvent sondées et détournées de leurs fonctions initiales : telle bouche d’égoût ou telle haie d’arbuste de séparation d’axes routiers sont utilisées comme une planque pour y laisser objets personnels, voire argent. Chacun peut alors avoir plusieurs planques à différents endroits de la ville, selon le principe des consignes. Plus encore, les personnes précaires et sans abri font souvent preuve d’une mobilité à l’échelle du pays : on va de ville en ville tenter sa chance, retrouver un ami ou simplement pour voir autre chose. Certains hommes connaissent ainsi de nombreuses villes dans le détail. Par exemple, lors de ma seconde tournée, j’ai servi le café à un homme d’un certain âge qui connaissait beaucoup de petites rues parisiennes, avec force détails que j’avais repérés lorsque j’y vivais.

photographie : Microtokyo

Les personnes précaires et sans abri ont ainsi une expertise de la ville souvent très fine, bien que portant sur des repères différents de ceux des individus dits normaux. Les repères sont différents, mais la logique semble la même : on se situe par rapport à des lieux vécus et en fonction d’ambiances sensibles. Si, pour caricaturer, telle fashion victim se repérera davantage en fonction de ses boutiques préférées, des applications shopping de son iphone et du lieu d’habitations de ses connaissances, une personne sans abri envisagera la ville en fonction de l’emplacement des structures d’aide, des planques, du territoire des autres sans abris et des on dit attaché à l’ambiance de chaque lieu. Ces repères très précis passent souvent inaperçus aux yeux du citoyen supposé moyen. Ce n’est peut-être pas si mal, mais c’est ambigu : si planques et squats ont relativement intérêt à rester hors du regard public pour des raisons de sécurité (rappelons que les personnes SDF sont régulièrement victimes de violences infligées par de respectables citoyens), n’y a t-il pas là le double risque de faire perdurer un système censé se cantonner à l’urgence et accroître le fossé entre citoyens intégrés et marginaux ? Certes, les personnes sans domicile fixe, apparemment beaucoup plus que les précaires, ont souvent renoncé aux normes de la vie citadine mais elles ne rejettent pas le contact avec la population, laquelle a spontanément un mouvement de recul en les voyant.

Au final, qui effraie qui ? Qui fait davantage preuve d’une certaine forme de sagesse ? D’autre part, le leitmotiv philosophique du vivre ensemble, auquel adhère d’ailleurs ce blog, est mis à mal par ces naufragés et cette ville retournée. Vivre ensemble, certes, mais encore faut-il mutuellement le vouloir et accepter que pour certains individus, le processus sera beaucoup plus long et incertain. Faisons-nous communauté ? Non pas au sens hippie ou communiste du terme mais à celui radical du mot, comme le soulignent des philosophes contemporains comme Jean-Luc Nancy ou Roberto Esposito : celui du don et du devoir, du don et du contre-don. C’est-à-dire, être les obligés des uns et des autres.

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