Ambiance ambiance ! Le dubstep, musique d’urbanistes

Et si l’urbanisme contemporain s’inspirait du dubstep ? Le quoi ? Mais si, vous savez, cette dance music originaire de Londres, furieusement tendance depuis 4 ou 5 ans ! Soit, mais quel rapport entre cette musique de fêtards et une discipline aussi sérieuse que celle des professionnels de l’aménagement ? Regardons les choses un peu différemment, voulez-vous ? Avant d’envisager cette musique électronique comme le simple avatar sociologisant d’une sous-culture club juvénile, commençons par l’écouter et la considérer pour ce qu’elle est : une musique pour remuer votre corps de citadin. Mais pas seulement : en ce début de XXIème siècle, le dubstep arrive précisément à l’heure où la notion d’ambiance urbaine est devenue l’un des axes majeurs de la recherche architecturale et urbanistique. Car derrière ce concept d’ambiance se cache une autre approche de la ville, plus sensorielle.

Cannibale urbain

Logo du label de Kode 9, Hyperdub

On le sait, Londres est une formidable machine à enfanter et/ou à diffuser des musiques et des tendances à vocation mondiale depuis les sixties : la Britpop née des quatre p’tits gars de Liverpool et des Stones, le hard rock, le punk, le reggae, le ska et depuis 20 ans, les musiques électroniques : house et acid techno de Manchester, UK garage, jungle/drum n’bass des périfs… Dernier courant musical en date : le dubstep. Petit dernier mais pas phénomène de mode non plus, puisqu’il se nourrit autant de l’esprit de la mégapole post-coloniale qu’il offre en retour de nouvelles modalités de perception de celle-ci. Né dans les soirées privées et de petits labels indépendants du Sud de la capitale du Common Wealth au début des années 2000, le dubstep est un monstre de Frankenstein composé de morceaux de speed garage, de 2step, de techno et de musiques afro-diasporiques comme la jungle, la drum n’bass, le dub, le reggae et son pendant électronique, le ragga… et même le r’n'b de nymphettes éphémères. Freak que l’on drape d’interventions semi-improvisées de MCs et/ou de samples de chants afros. L’anthropophagie du dusbtep est notoire à défaut d’être surprenante : c’est le propre des musiques électroniques que de se regénérer rapidement sous d’autres formes en ingérant pêle-mêle des genres musicaux, à commencer par ceux afro-caribéens et, de plus en plus, indo-pakistanais. Plus post-colonial tu meurs ! Les pionniers s’appellent Jay Da Flex et Benga (afro-descendants), Kode9, Skream ou Hatcha, blancs becs. Ce qui compte, c’est la sensibilité métisse, pas le taux de mélanine. En 2006, l’album de Burial révèle la mouvance au grand public, les fameuses Soirées Forward>> puis DMZ font le reste. La BBC s’y intéresse, invite régulièrement les Djs/producteurs les plus en vue comme Caspa ou Foreign Beggars à mixer lors des programmes Essential mix et In New 1Xtra Djs We Trust. Celui de Rusko et Reso, enregistré le 26 octobre 2009 fait tout simplement de l’histoire de la musique. Mais vous trépignez : à quoi ressemble le dubstep ? Cliquez ci-dessous, montez le son avec les basses à fond et levez-vous :


Et là :

Pour un nouveau temps sonore : du beat au flux

Vous comprenez maintenant dans quelle catégorie boxe le dubstep : chez les poids lourds. Ce qui fait sa force, c’est le wobble, cette gigantesque distortion des fréquences basses pour obtenir une onde aussi fluide que massive survolant les morceaux. Une envolée, il y en a bien besoin tant les compositions dégagent des atmosphères industrielles oppressantes, écartèlent brutalement des textures sonores tantôt amères tantôt acides, percutent les temps faibles à coup de grisou chtonien. C’est peu de dire que le dubstep se fait la bande-son des bruits urbains du quotidien : crissements de freins, bruits de fraiseuse, rumeurs de foule, buzzers, coups de marteaux, réacteur d’avion en crash, voix synthétique d’ascenseur et parfois douceur des petites rues. Le dubstep fait plus : il incorpore ces bruits actuels pour sécréter des ambiances futuristes que nous apprécions pourtant maintenant. Des compositions comme Swine Flu de 16 bit ou Urban Fox de Benga nous projettent dans les tentacules des mégapoles crépusculaires de Blade Runner, Akira, Ghost in the Shell ou à la Trilogie Nikopol. Le dubstep ne serait-il pas une musique urbaine en ce que composé avec les bruits des métropoles d’aujourd’hui, il génère des ambiances futuristes écoutées dans un maintenant tirant déjà vers le tout à l’heure ? Le dubstep, esthétique du temps ?

A bien l’écouter, on commence à comprendre où réside la nouveauté du genre. C’est davantage une ambiance insaisissable qu’un rythme repérable, fut-il complexe. Là où la techno – musique du présent de vérité générale – mettait la temporalité en boucle avec son kick (le fameux boum-boum-boum) et où la drum n’bass – musique de l’impératif – jouissait de la vitesse avec son beat léger, le dubstep tantôt superpose, tantôt enchevêtre plusieurs tourneries de cymbales brillantes, fatbacks et syncopes de grosses caisses mates, séquences de nappes rêches ou stridentes sur un BPM oscillant entre 70 et 80. Comme le dit si joliment le sociologue Jean-Paul Thibaud, que vous soyez sur le dancefloor ou dans la rue casque sur les oreilles, l’ambiance du dubstep vous procure le sentiment de la situation. Vous êtes plongé dans une jungle sonore luxuriante, à la recherche de repères encore cachés. Vous ressentez simultanément les sensations de vitesse et de lenteur, de linéarité et de syncope, de malaise et de liberté. Ce qui traverse votre chair, ce n’est plus un beat, mais des flux sonores. Un peu comme quand vous débarquez dans une mégapole où plusieurs temporalités s’entrelacent : temps des travailleurs, temps du commerce, temps de l’information, temps des loisirs, temps des enfants… Temporalités multiples qui font dire à l’auteur de Los Angeles, la ville au loin, le philosophe Jean-Luc Nancy, que le temps sonore a lieu d’emblée selon une toute autre dimension, qui n’est pas non plus celle de la simple succession (…). C’est un présent en vague sur un flot, c’est un temps qui s’ouvre, qui se creuse et qui s’élargit, qui s’étire ou se contracte, et… Quant au rythme, il n’est pas autre chose que le temps du temps, l’ébranlement du temps lui-même dans la frappe d’un présent qui le présente en le disjoignant de lui-même. C’est d’autant plus vrai qu’on écoute et/ou danse bien plus sur un mix (enchaînement continu souvent de plusieurs heures) de dubstep que sur un seul titre.

Esthétique de l’ambiance construite

Rusko live. Source : Babelsound.com

Faites donc cette expérience : balladez vous en ville avec, par exemple, l’Essential mix de Rusko du 13 décembre 2008 sur les oreilles. Que va t-il se passer ? La forêt de sons de ce mix de deux heures va interagir avec les bruits de la rue, du métro – de l’endroit où vous vous trouvez. Les volutes revêches du wobble et les grosses caisses syncopés se couplent aux coups des ouvriers du chantier BTP à quelques mètres de vous. Les nappes crissantes des synthétiseurs vont si bien avec les freins rugueux de la rame de la ligne 14 ou du RER C. Les voix afro-fantômes s’envolent dans la rumeur anonyme des centres commerciaux ou au contraire zigzaguent entre les rires d’enfants jouant dans un parc de ville. La montée aggressive d’un bout du mix coïncide avec la vue d’un convoi de CRS. Bref, le dubstep va modifier votre perception ordinaire de l’espace urbain par porosité. Oui, par porosité messieurs dames. Porosité entre l’enregistrement et le réel ; porosité entre le support de l’enregistrement musical (mp3, cd…) et l’immatériel de l’espace sonore de la rue ; porosité entre la permanence de l’ambiance du mix, qui bien que figée sur un format est réactualisée à chaque nouvelle écoute, et l’impermanence imprévisible de celle de l’espace urbain ; Porosité entre les codes de composition musicale du dubstep (d’ailleurs, sur ce point, nous divergeons des deux compères de Urban after all, pour qui l’attente du prochain beat/sample/nappe/flux spectral correspond à une découverte inattendue et non planifiée) et ceux, en train de se faire et relativement imprévisibles, de la scène sociale. Bref, là où les drogues (kétamine, LSD, c., marijuana…) ne font que modifier la perception et notre intensité sensorielle de manière temporaire, le dubstep, peut-être plus encore que les précédents courants de dance music, modifie durablement notre perception de l’espace urbain et bientôt, notre croquis imaginaire et affectif de la ville.

C’est justement sur cette esthétique des ambiances que travaillent les chercheurs du Cresson (Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain). S’il n’est pas évident de définir une ambiance, le lien entre espace sonore et musique dubstep fournit déjà de bonnes pistes de réflexion. Le génial fondateur du Cresson, Jean-François Augoyard situe l’ambiance aux limites de l’informe car elle est toujours en formation. Une ambiance n’est possible que s’il y a perception de l’environnement par le corps et l’affect. Elle est donc le fruit d’une expérience sensitive, individuelle (affect) ou collective (logiques socio-culturelles) relative à un espace construit, doté de qualités physiques et acoustiques particulières dans un contexte particulier. L’ambiance varie en fonction de la perception sensorielle, des usages sociaux, des propriétés physiques et des temporalités d’un espace donné. Ca fait pas mal de critères, non ? On comprend que l’ambiance concerne autant le citadin et l’élu que l’architecte, l’acousticien, le paysagiste ou l’ingénieur en matériaux. Mieux, elle génère de nouvelles professions de l’urbain : sound designers, scénographes, concepteur lumières… Elle s’insère aussi bien dans le projet éphémère d’une intervention artistique que dans la planification durable. La notion d’esthétique fait le lien entre perception sensible et conception (intellectuelle, de matériaux), forme et fonction, qualitatif et quantitatif. Qu’est-ce qu’une ambiance urbaine agréable ? Désagréable ? Qui construit une ambiance ? Dans quelle mesure construit-elle les espaces communs et l’espace public ? Où finit le bruit et où naît le son ? Quels liens entre démocratie et esthétique pop ? Est-ce la dimension imaginaire de l’ambiance qui fait celle de l’espace urbain ou l’inverse ?

Sentir ensemble

Voilà quelques unes des grandes questions de l’urbanisme d’aujourd’hui et de presque demain. Le dubstep semble amener quelques pistes : porosité entre art et vie, imaginaire virtuel et réel, hybridation des codes et des genres, traduction de bruits en sons musicaux… Sur ce dernier point, le dubstep n’est certes pas le premier courant musical à transformer le bruit en musique, mais il est intéressant de noter qu’il naît dans l’un des premiers pays européens à légiférer sur le bruit en milieu urbain et explose mondialement l’année de l’actualisation de l’Environmental Noise Amendment, en 2006. Car au fond, qu’est-ce que le bruit ? Une onde fluctuante et insaisissable. Mieux : un tiers espace entre l’inouï et l’acceptable, une forme de chaos que le social va tenter d’ordonner. S’il est employé avec toute sa potentialité de parasitage d’un son ‘utile’, socialisé, le bruit ne peut que signifier une provocation contre l’ordre social en place. Il s’inscrit donc dans une double problématique, esthétique et politique. Tout expert qu’il est en brouillage de codes, le dubstep est-il capable d’ambiances neutres ? Non. Nous hurle t-il que le chaos urbain n’est en fait pas si apocalyptique que ça ? Peut-être. Que le futur des villes passe par l’hybridation des codes et des personnes, quitte à engendrer des monstres ? Assurément !

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