Avec la PirateBox, partagez votre butin !

Passer un week-end à la campagne a du bon : rien de tel qu’une randonnée pour entretenir vos muscles et voir les effets de la rurbanisation. Se mettre au vert, c’est aussi l’occasion d’un apéro au cours duquel vos amis vous soufflent votre prochain sujet de post. Samedi soir, c’est donc au pote/DJ/producteur de drum n’bass-dubstep Jean Zar de délivrer le précieux mot clé : PirateBox. Qu’il soit à nouveau remercié ici, la notion de piratage urbain me taraudant depuis la visite de la Demeure du chaos. Les corsaires du XVIIIème siècle auraient pu se cantonner aux cours de récré si leurs aspirations ne nourrissaient pas aussi celles des adultes. Que mettent en scène des oeuvres aussi différentes que la saga Pirates des Caraïbes et le célèbre essai d’Hakim Bey, TAZ - Zones d’autonomie temporaire (1997) ? Des individus réunis dans des espaces démocratiques où chacun échange et partage librement, en marge d’un Etat centralisateur distillant l’information au compte-goutte à ses populations. A moins d’être vraiment réac’, comment ne pas adhérer ?

Hadopi, muse des hackers ?

Source : Bobmorane.centerblog.net

Intéressons-nous à Bey. Dès le début du web, il voit dans ce réseau non hiérarchisé d’informations le terreau idéal pour ses zones temporaires d’autonomie. L’évolution de la marche mondiale lui donnera raison : comme Gibson et Sterling, je ne pense pas que le Net officiel (ndlr : réseau d’informations réservées aux élites) parviendra un jour à interrompre le Web ou le contre-Net (ndlr : celui qui encourage les usages illégaux et rebelles). Le piratage de données, les transmissions non autorisées et le libre-flux de l’information ne peuvent être arrêtés. En fait la théorie du chaos, telle que je la comprends, prédit l’impossibilité de tout Système de Contrôle universel. Le web n’est pas une fin en soi. C’est une arme. Une arme ? Plutôt un arsenal : co-production de logiciels libres, hackers, espaces d’expression participatifs et communautés affinitaires sont autant de techniques permettant de contrer lois et monopoles.

Dernière pépite française en date, Hadopi, ou comment faire la chasse aux internautes soupçonnés de télécharger illégalement des fichiers sur le principe du mouchardage. Dans un premier temps, des acteurs privés comme les ayants droits et les éditeurs épient puis dénoncent les adresses IP des ordinateurs incriminés en s’invitant dans les échanges peer-to-peer. Le ver est dans le fruit. C’est ensuite Hadopi (donc l’Etat) qui sévit : mails d’avertissement, lettres en recommandé, amende, voire suspension de connexion ou procès. Surveiller et punir, on connaissait déjà la chanson. C’était sans compter sur la débrouillardise des internautes fort empressés d’appliquer la stratégie de la disparition si chère à Nietzsche, Foucault et Deleuze. S’extraire du regard omniprésent de la loi en cryptant l’adresse IP de son ordinateur personnel ou en indiquant une fausse. Le développeur allemand I2P propose ainsi un réseau d’adresses IP anonymes. Le navigateur libre Mozilla va dans le même sens en proposant la fonctionnalité Do not track. Cette stratégie renvoie peut-être à deux demandes de liberté plus fondamentales : celle d’échanger librement des paroles et des fichiers, et celle d’utiliser le web anonymement, en toute privacité, sans être traqué par d’innombrables mouchards – sites, navigateurs et moteurs à de recherche en tête. Les données de votre connexion internet engraissent bien des informaticiens et des marketeurs !

La PirateBox, c’est punk ?

Si cette dernière phrase vous donne la chair de poule, c’est que la PirateBox est pour vous. Conçue par l’universitaire new-yorkais David Darts, c’est une boîte à repas pour enfants… abritant une plateforme wifi portable permettant de chatter et de partager tous types de fichiers dans le plus parfait anonymat. Sobrement composée d’un routeur wireless, d’un serveur Linux connecté à un disque dur USB et d’une batterie, la PirateBox permet à tout internaute se trouvant à proximité de se connecter et d’échanger avec les membres du réseau. De quoi satisfaire les plus mobiles d’entre nous ! Fonctionnant en réseau fermé (pas de raccord avec d’autres box ou d’autres sites), les avantages sont nombreux : le caractère éphémère et hyperlocal du réseau permet de rencontrer de nouvelles têtes partout où se trouve une PirateBox. On rompt ainsi avec l’entre soi assez typique des communautés supposées plus ouvertes (Facebook, QuePasa…). D’autre part, le fait que la box n’enregistre ni votre adresse ni votre historique de navigation permet d’échanger des fichiers sans risquer de passer sous les fourches caudines des sbires d’Hadopi. Mobilité, privacité et simplicité semblent les atouts de cette box enfantine. Histoire de joindre l’utile à l’agréable, le design du skull apporte un doux parfum de détournement. Mais le plus fort dans cette affaire, c’est que, dans le plus pur esprit Do It Yourself, vous pouvez monter une PirateBox vous-même pour moins de 100 euros. David Darts est un mec bien, il vous laisse les tutoriels ici ! On vous sent brûlant d’impatience, regardez ce petit docu :

Piracy For Privacy – Introducing The Pirate Box from Bayer in Brooklyn on Vimeo.

Déjà utilisée à NYC, Oslo ou Paris, la boîte pirate est bien plus qu’un simple gadget technologique. En misant sur son caractère artisanal et privatif, elle relativise la notion (si tendance) de trace numérique. A l’heure où l’on parle à tout bout de champ d’éditorialisation participative de la ville, la Box semble remixer plusieurs leitmotivs alternatifs : la générosité et la bonne humeur hippie, le no future punk des années 70, la méfiance des radios rock face aux industries culturelles et l’anonymat des raves parties des années 1990. La PirateBox n’en finit pas avec les traces. Elle permet aux usagers à la fois d’en laisser entre membres du réseau (amitiés naissantes, partage de fichiers et de valeurs), et de ne pas en laisser à leur insu à des acteurs du web intéressés par l’argent et/ou le pouvoir.

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Source : http://daviddarts.com/photos/PirateBox

Le savoir, j’y ai droit !

On le sait, la technologie n’est qu’un outil. Elle ne donne ni le mode d’emploi clé en main ni le sens à la société qui l’utilise. Toute généreuse que soit la PirateBox, elle ne résoud pas la confusion qui s’opère souvent entre désir d’accès pour tous au savoir et protection des (droits d’)auteurs. A moins de devenir soi-même un tyran, on ne peut systématiquement en appeller à la générosité forcée de celles et ceux qui créent quelque chose de leur tête et/ou de leurs mains. Risquons-nous à cette banalité : en ce monde où il est difficile de ne vivre que d’amour et d’eau fraîche, il est légitime pour un créateur de gagner sa vie avec son travail. La PirateBox aurait t-elle le même potentiel d’effet pervers que les échanges peer-to-peer ?

David Darts propose la Free Art Licence (en français : Licence Art Libre – LAL), inspirée du principe du copyleft mis en place en place pour les logiciels informatiques collaboratifs. Double pied de nez au copyright (right : droite et droit, versus left : gauche et cédé), il considère que celui-ci entrave la diffusion et l’accès à la culture. Copying is not theft ! (la copie n’est pas du vol). Késako ? Un auteur peut, au moment de révéler son oeuvre, autoriser la copie, la diffusion, l’utilisation et la modification de celle-ci par des tiers.

Sans être juriste, c’est ici qu’on en revient aux bons vieux principes sociologiques. Il y a près d’un siècle, dans son célèbre Essai sur le don, Marcel Mauss écrivait que toute société, à commencer par celles traditionnelles non régies par l’argent roi, fonctionne sur le principe du don / contre-don. Le fait d’avoir toujours une obligation de réciprocité, fut-elle symbolique (reconnaissance, soutien, participation), permet d’équilibrer les rapports sociaux et rendre possible le plus d’égalité possible entre tous.

Au fond, cette PirateBox, on l’aime parce qu’elle est accessible à tous, nous fait gagner en privacité et diffuse le savoir. On l’interroge aussi en ce qu’on espère qu’elle est/deviendra un outil de questionnement sur nos propres pratiques de téléchargement et notre rapport à la production d’oeuvres. On se rappelle aussi de cette maxime de la plate-forme de labels musicaux indépendants, CD1D : télécharger c’est découvrir, acheter c’est soutenir. Mais aussi, de celle de Lénine reprise par quelqu’un de plus pacifique, Edgar Morin : moins mais mieux.

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