Lundi dernier, nous finissions la première partie de cette exploration du bestiaire de rue avec l’idée que celui-ci diffère de ses aïeux en ce qu’il s’affranchit désormais du texte de la fable. L’image devient elle-même narration dans un contexte particulier, le texte se réduit à peau de chagrin : le plus souvent, une signature. Au mieux un slogan évasif : freedom is for animals, ça va aller kom les gens disent… La force de l’image l’emporte sur le discours. Et alors ? Demanderont les lecteurs plus intéressés par les photos de cet article que par son texte.
De l’univoque à l’équivoque
Le choix de l’animal représenté, sa mise en situation, le trait, la couleur, la technique et le support plastique sont autant d’éléments d’une grammaire picturale. Le secteur de la ville (artère piétonne en hypercentre ou en banlieue, ruelle discrète, abords d’un axe routier, terrain en friche, quartier populaire au territoire parfois aussi aimé qu’honni…) et l’endroit de mise en visibilité de l’oeuvre (une vitre, une porte rouillée, un mur à la texture particulière, un relief…) fondent une conjugaison de manière à ce que tel contexte devienne le décor particulier d’une oeuvre pourtant reproductible.
Pas grand chose de neuf sous le soleil si l’on considère que les artistes préhistoriques de Lascaux ou de Chauvet avaient probablement les mêmes préoccupations techniques. Si ceux-ci peignaient les animaux de leur environnement à des fins rituelles et/ou esthétiques, si les enlumineurs peignaient à des fins didactiques (sinon de conversion), les street artists semblent envisager la représentation animale comme une invitation faite à l’imagination de qui sait regarder la rue. On peut également regarder ces oeuvres comme des supplétifs à une faune locale assez pauvre, tout au moins circonscrite. Et peut-être moins souvent comme le support d’un message clairement politisé. Pour le reste, on retrouve dans l’espace parisien les mêmes grandes figures que dans les bestaires médiévaux : animaux domestiques (chien, chat, lapin, abeille, etc) et exotiques (girafes, rhinocéros…), bête sauvage (reptile, ours, renard salace…), insectes (blatte, coccinnelle…), animaux marins (méduse) et de la basse-cour (mouton, poussin, chevreau…), des chimères tantôt monstrueuses tantôt technologiques. Clin d’oeil humoristique au marketing et aux souvenirs d’enfance, un stencil du logo de la Vache qui rit.
Ce bestiaire contemporain se caractérise également par son existence éphémère : ici un naïf arrache maladroitement un stencil dans l’espoir de l’afficher dans sa chambre, là un taggeur irrespectueux bombe au dessus d’une oeuvre. Là-bas, les services municipaux en effacent à l’aide de dissolvants… Le bestiaire de rue n’est pas conçu pour affronter le temps, il se métamorphose en permanence au gré des aléas de la vie de la voie publique et des modes. Celles-ci semblent encourager le recul croissant des fresques graffées, omniprésentes dans les années 80-90, au profit du pochoir, de l’affiche et de la céramique. On se souvient de ces énormes lettrages aussi cryptiques que virtuoses, lisibles des seuls initiés, telles jadis les oeuvres en latin accessibles à l’élite lettrée. Peut-on parler d’une évolution pop du street art et partant, de sa représentation animale ? Possible même si la notion de cryptage demeure : il faut désormais aller la chercher dans le palimpseste qu’est la ville, sorte de forêt dense où les marcheurs citadins plus expérimentés, les plus curieux et/ou paradoxalement les plus rêvasseurs peuvent suivre l’itinéraire de l’animal dessiné par un même artiste. Traquer l’animal, pister l’artiste en s’autorisant l’excitation du chasseur d’images.
Devenir animal
Réintroduire l’ivresse concentrée du pistage. Certains diront que Hadopi et l’Elysée n’ont pas attendu cet article pour le pratiquer. Le bestiaire des rues parisiennes ne se confond cependant pas avec le flicage. Il irait plutôt dans le sens du devenir animal dont parlent les philosophes Deleuze et Guattari dans Mille plateaux (intro ici). Contrairement aux bestiaires médiévaux, celui de la capitale n’établit pas de distinction forte entre (bonne) humanité et (vile) animalité. Dès lors, si l’homo urbanus vit déjà avec une part animale en lui, comment peut-il devenir ce qu’il est déjà ?
Sans doute faut-il envisager ce bestiaire urbain dans sa globalité. En d’autres termes, considérer que les animaux représentés n’existent que parce que chaque individu représenté l’est en série et parce qu’il s’inscrit dans un ensemble de styles et contextes différents. Un stencil animalier ne prend ainsi sens que parce qu’il est reproductible. Par exemple, un artiste utilise le même pochoir à différents endroits de la ville, quitte à changer la couleur de la bombe utilisée et à jouer avec les caractéristiques de chaque lieu. The same changing dirait le ponte des cultural studies Paul Gilroy. D’autre part, ce même pochoir s’insère dans un corpus d’oeuvres graphiques composées par d’autres illustrateurs. Le bestiaire parisien, de par son omniprésence et l’importance numérique des artistes y contribuant, nous invite davantage à envisager l’animalité comme multiplicité que comme bestialité (l’animal prédateur du Roman de Renart, esclave de ses pulsions de survie) : la meute, le troupeau, l’essaim. L’animal du bestiaire parisien est davantage un collectif (à l’image des crews artistiques) qu’un individu isolé, une manière de se lier à autrui. En somme, il n’y pas d’animal mais des animaux.
Plus encore, le fait que l’animalité affichée dans l’espace urbain soit muette, dépourvue de texte, n’est certainement pas un hasard. Au fond, devenir animal ne revient-il pas à désigner ceux qui n’ont pas ou pas assez la parole, les minoritaires peu ou pas préparées à manier le langage officiel, médiatique ? Qui sont-ils ? Les enfants, les femmes, les personnes âgées et/ou handicapées, les sans papiers, les Roms… Rappelons-nous : l’image plutôt que le mot. Dans cet agencement esthétique, il ne s’agit pas de singer ces minorités (jouer à la pauvre victime – la pseudo street credibility de certains cadors, on ne vise personne) ou de s’imposer comme leur porte-parole, mais juste tenter de se glisser dans leur peau. Faire preuve d’empathie quand tout au quotidien nous pousse à aller vite, plutôt seul ou dans l’entre-soi. C’est accepter de changer au contact de l’autre. Darwin avait raison disait la chanson : la vie ne perdure pas grâce au plus fort mais grâce à celui qui puise dans la diversité. Devenir animal, c’est aussi faire cause commune, non pas pour reproduire de l’identique mais pour générer des formes hybrides de vie. Tout bêtement.













