Creuset et moules d’Istanbul

Vous êtes prêts, tout le monde est là ? Comme promis, c’est parti pour une plongée avec le blog ami Urbain trop Urbain dans les rues des quartiers kurdes d’Istanbul. Loin des grands axes et des discours englobants ou particularistes, voici une description aussi littéraire que précise d’individus à la marge. A la marge certes, mais pas dépourvus de grandeur pour autant. C’est à vous !

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Tu me montres la chose. On détache les coquilles noires, puis l’une vient racler l’autre pour prélever — d’un trait sec, c’est mieux — le contenu du bivalve aspergé de citron. Tu vends les moules, farcies qu’elles sont, au riz épicé à l’oignon. Une tradition. Celles que le noctambule de Beyoğlu gobera debout dans la rue en sortant d’une taverne, encas apéritif, peut-être, à un sandwich kokoreç, parfum de tripes d’agneau. Les moules sont préparées par ta mère, à Tarlabaşı, sous la rue İstiklal, entre Taksim et Tünel. Les mains des femmes. Elles font la réputation des Kurdes, qui comme toi, vivent en masse dans ce quartier miteux en contrebas du boulevard du même nom. Chaudron d’Istanbul. Baraques serrées chaud dans des ruelles étroites et à l’intérieur, familles serrées chaud jusqu’à six par pièce que la lumière du soleil, froide, visite trop furtivement. Toi, tu vis rue Akkiraz, qui était bien gaie alors, et maintenant il y a tous ces sacs de gravats qui la jonchent, sacrément plus nombreux que les sacs de moules.

Les sacs rue Akkiraz

Quand tu dis à un Turc que tu viens de Tarlabaşı, il fait une grimace, mine dégoutée. De toute façon, il a même pas besoin de le savoir, non, il le sait d’où viennent les vendeurs de rue comme toi. Au mieux te souhaite-t-il « bon courage ». Mais bien vrai, tu ne l’as jamais eu facile. Scènes que tu vois tous les jours : la prostituée transsexuelle qui va faire ses passes sordides dans les ruines aux escaliers merdeux du boulevard — chats pelés qui regardent la fornication avec indifférence, le vieux junkie que le flic fouille en tâtant les bras jusque sous la chemise de nylon et puis les chaussettes après, les récupérateurs de carton qui partent tôt le matin, diables à quatre longerons cahotant dans les accidents de la chaussée pour des récoltes à trois sous le chargement, avec tous ceux qui marnent dans le bâtiment et qui appellent ça « çabuk-çabuk », vite-vite, car il y a que comme ça que les Turcs leur causent à eux autres, et aussi ton copain édenté mais marrant, le triporteur de riz pilaf qui monte toujours chantant de la rue Ceylan avec toi, ton plateau de moules et le chien qui veut toujours suivre mais qu’il peut pas, tant y a de bagnoles qui passent en trombe sur le boulevard — saignée moderne, frontière des hommes —, et il y a encore les ateliers de confection avec dedans les hommes derrière les machines à coudre, aiguilles métalliques toujours frappant le jean derrière les barreaux du premier étage — porte métallique en plus pour éviter les vols, il y a, curieux leur visage apeuré toujours, ces clandestins africains à qui les passeurs réussirent à faire croire qu’on ralliait l’Europe en métro depuis ici, et tous ces putains d’orpailleurs de la pauvreté, bien trop nombreux, qui bossent tout noir dans les caves toutes noires, marginaux, illégaux, immigrés de l’intérieur qu’ils sont, et toi avec, ronde kurde, falbalas, idiotisme et chansons ! Voix des femmes.

Une transsexuelle avec un policier

Istanbul, ville kurde malgré elle. Les nationalistes que tu ne comprends pas parlent de “devenir-étranger”, de l’aliénation-Yabancılaşma d’Istanbul du fait des migrations du dehors et du dedans. Mais ils viennent d’où, sinon du dehors-dedans et du mélange de tout ça, de la même ronde que toi, ces millions de gens qui n’étaient pas là avant les années 1950 ? Istanbul c’est toi, même si ta famille est de Mardin, même si tu ne chanterais pas devant des étrangers, même si parler ta langue maternelle kurde en public peut t’attirer mille ennuis. Migrants internes, les Kurdes de l’intérieur, qui sont pourtant douze millions ? Et ghetto du centre, ce quartier où tu vis, Tarlabaşı. Avant, il y avait bien les Arméniens et les Rums. Ce sont eux qui ont tout construit ou presque ce qui s’en va maintenant en lèpre et roule, ordure, jusqu’à la Corne d’Or.

Le triporteur

Tu sais, tu connais, on t’a dit les nasses qui pêchent les moules au débouché du Bosphore sur la Mer Noire. Et puis tu vois plus souvent qu’il y a surtout chez toi la nasse du mot « Polis », à l’entrée du quartier, le commissariat et ses barrières de contrôle les jours de grabuge, quand les nationalistes de la place Taksim descendent pour en découdre devant le siège du BDP, « Parti pour la Démocratie et la Paix » écrit sur l’enseigne. Et quadrillé alors, le quartier, mi protégé, mi enfermé. Pierres jetées sur les policiers par les enfants et les femmes depuis les balcons… Tripier sorti en renfort avec son hachoir face aux fachos… Dis-moi, pourquoi n’y a-t-il pas davantage de morts ?

Le siège du BDP

Rien n’allait franchement droit, pour sûr, mais tout trisse mal et traviole à présent. En attendant qu’Istanbul ait à son tour son grand tremblement de terre, certains se sont réjouis ici de celui de Van — 600 morts qu’ils comptent à la télé, c’est pas fini —, parce qu’il était en zone kurde et que la guérilla du PKK a récemment été meurtrière dans les rangs de l’armée turque. Soldats tombés des deux côtés. On n’en sort pas. Alors un blindé anti émeute est là, tous les dimanches. Les flics aussi, gilet pare-balle et doigt sur la gâchette de leur 9 mm Heckler & Koch. Acheté à Berlin. Nuits noires plus qu’avant. Exit, le feu d’artifice sur le Bosphore cette année. Soit disant par pudeur à l’égard des morts du séisme. Mais des arrestations, ça oui, à croire qu’ils fêtent la République à coup de détentions abusives, avec leur « guerre contre le terrorisme ».

Polis

À Tarlabaşı, tu voudrais tant que ça aille mieux. Tu es prêt à te contenter de ce qu’il y avait avant. Pas grand-chose, faut dire, si ce n’est le creuset d’une ville. Linge pendu aux fenêtres, mais aussi en guirlande, de part en part de ta rue étroite où les femmes se hèlent en voisines, de fenêtre en fenêtre qu’elle passe, la vie des familles… Loupiotes qui pendouillent aussi, soucoupes volantes des gamelles à l’iode, rue Yeniçeri Ağası… Riches voitures qui se garent, ostensibles, place Karakurum pour l’office chrétien, bonne garde, « n’entre pas »… Vieux qui sont les mêmes qu’au village, jouant aux cartes au café, puis zigzaguant avec canne dans les rues à pic, étroites et défoncées de tranchées de canalisation mal rebouchées… Visites adolescentes au boulevard Kurtuluş, où sont les fabriques de mannequins tout nus que c’en est drôle et sexuel… Et ces sacs, toile polyester rouge vif, les qu’on a débarqués des camionnettes, par dix à quinze kilos, les belles moules qui tournent à l’essoreuse pour quitter leur barbe et que les femmes accroupies, foulard coloré noué sur le haut du crâne, ouvrent habilement à même le sol, entre leurs jupons versicolores… Le sexe des femmes.

La fabrique des mannequins

Mais la guerre, elle est venue jusque dans ta misère d’alors avec son crépi jaune. Les sacs blancs solides, bombés, bien plus nombreux que ceux des moules, tu répètes… Ils sont là : gravats des maisons qu’on évacue. Tarlabaşı Yenileniyor, le « renouvellement urbain », le projet de Tarlabaşı dont on clame qu’il « encourage la revitalisation d’un axe piétonnier parallèle au boulevard ». Comme si tu ne marchais pas déjà, toi le déclaré « mort » ! Tu as trouvé de nouveaux ennemis bien propres et gentils. Comme GAP İnşaat, promoteur immobilier associé à l’opération, coutumier des projets « mixtes » sauf pour les tiens, shopping malls, bureaux et autres logements des autres. Il sévit aussi tout d’aménités vertes à Balat, le long de la Corne d’Or. Des horreurs, il y a qu’à voir le centre commercial Demirören sur İstiklal, ils osent même appeler ça un Han, ça fait venir les « Turcs blancs », c’est ce qu’on dit. Ici, ça veut surtout dire la porte soudée à l’arc sous le contrôle de la police, fenêtres murées, pleurs des voisines… L’âme des femmes. Il y en a eu une dizaine de milliers dans Istanbul, de ces expulsions forcées au nom du renouvellement urbain. Parfois c’est le relogement en grande périphérie, chez TOKI, à quarante kilomètres. Pour d’autres, c’est la rue, car ils logeaient sans réel droit d’être là sinon d’avoir payé leur précarité toutes les fins de semaines.

Chats

Et comme si tout ça ne suffisait pas, même Satan n’est plus avec toi. Fermées, les terrasses des bistrots de Beyoğlu : un arrêté « Ramadan » qu’on a soigneusement oublié de lever. Alors que deux paires de fesses pouvaient difficilement se faufiler de front entre les tables, un climat de prohibition s’est durablement installé à Cihangir, à Taksim… Alors tu vois, tes moules farcies de brave Kurde, c’est pitié, elles partiront pas ce soir.

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Texte écrit et photographies prises par Matthieu Duperrex, pour Urbain, trop urbain, qui invite sur son site Aymeric Bôle-Richard de Microtokyo et l’article de chassé-croisé turc venu de Berlin « Ich komme aus Istanbul »… dans le cadre du projet des Vases communicants : “Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

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