Le bibliothécaire, ce chasseur de zombies

Allez, vite fait, on se faufile entre les lourdes masses de boulot pour écrire ce post, nananère ! Par les temps qui courent, tout pousse les doigts tapant cet article à toucher enfin ces figures aussi dégueus qu’omniprésentes : les zombies. C’est qu’ils ne se contentent plus de coloniser les comics, la musique, le cinéma et les séries TV, mais aussi nos espaces communs et nos espaces publics. En pagaille : parmi la déferlante mondiale de zombie walks, celles récentes de Paris et Lyon (en écho aux franchement flippantes Sources occultes de la Demeure du chaos), la prolifération d’articles écrits par de jeunes et fins limiers des sciences humaines et sociales. Pour ne se limiter qu’à quelques auteurs frenchy : Philippe GargovVincent Le Corre, Olivier Schefer dans l’indispensable tome 2 de la Fresh Theorie – le black album… et évidemment, le godfather : Alfred Metraux. Il y a même un domaine scientifique consacré à ces monstres du début du XXIème siècle : les zombies studies.

Saudade horrifique dans les rues de Lisbonne

Actualité frénétique qui ne manque pas de faire poindre un paradoxe : comment des êtres par définition dépourvus de toute conscience en viennent-ils justement à coloniser aussi rapidement et massivement l’imagination des créatures citadines que nous sommes ? C’est que nous leur donnons de multiples significations. Quoi de plus normal ? C’est littéralement le propre du monstre que de montrer quelque chose – davantage que démontrer, d’être de l’ordre du visuel ou mieux, du spectaculaire. Les zombies seraient à la fois ces êtres brutaux et asservis à l’éternelle consommation pour survivre sans pour autant se remplir de quoi que ce soit ; des entités dépourvues de toute individualité et n’existant que par le groupe ; des vecteurs en perpétuel déploiement sur le territoire ; une force collective à la frontière du vivant et de la mort, de la nature sauvage et des urbanités civilisées… Le zombie n’apprend rien, ne stocke rien : ni la chair humaine qui lui sert de nourriture, ni un quelconque savoir. Il reste maigre. En revanche, malgré lui, il enseigne aux vivants, tantôt sur le mode de la terreur, tantôt sur celui du fun, les manières de nous situer dans notre environnement et de regarder nos semblables. Tous inconscients qu’ils soient, les zombies ne sont pas les derniers des c… : ils ont parfaitement compris que pour coloniser les imaginaires des humains vivants, il leur fallait coloniser les grandes villes de ceux-ci, lieux par excellence de production du savoir et de l’information.

Il y a déjà le guide Parlez-vous zombie ? de Steve Mockus et travis Millard. Sorte de méthode Assimil (livret + support audio), il vous apprend dans un premier temps à comprendre l’esperanto des zombies : il faut en effet savoir que les zombies parlent la même langue quelque ce soit le territoire colonisé. Vous apprendrez bien sûr la syntaxe, la prononciation et les manières de (ne pas) penser des zombies. Compétences socio-linguistiques fort utiles quand on se retrouve dans ce genre de situation embarassante :

Votre sauveur : le bibliothécaire

Il vaut alors mieux se trouver dans une bibliothèque infestée de zombies auprès du bibliothécaire qu’auprès d’un pompier dans un immeuble de Barcelone (cf. vidéo ci-dessus). C’est en tout cas ce que nous laisse penser l’astucieux guide de l’usager de la bibliothèque universitaire du Mc Pherson College réalisé par Atom Raygun Comics. Se déclinant sous la forme d’un comics, ce guide vous apprend à faire confiance à votre bibliothécaire et à ses capacités de trouver l’information pertinente en un temps record dans des situations critiques. En l’occurrence, exterminer les incultes zombies. Autant vous dire qu’en termes d’exemple de comm’ et de marketing des bibliothèques, ce guide est l’un des buzz du moment dans la profession – merci d’ailleurs pour le tuyau à Raphaëlle Bats, überblogueuse (et formatrice) de Crieurs publics !

Library of the living dead, Atomic Raygun Comics/ Mc Pherson College

Le pitch : c’est le week end, deux étudiants de première année s’ennuient sur un campus universitaire désert. Les zombies ont pris possession du territoire, la première attaque contre les deux post-lycéens ne tarde pas. Il était moins une, le bibliothécaire leur offre refuge et protection dans son établissement. Il leur présente son arsenal de guerre  : une équipe de vaillants collègues, des prises d’art martiaux et des lancers de cds meurtriers, un impressionnant bouquet de périodiques, des cartes et atlas permettant de localiser les flux ennemis, le département sciences humaines et sociales pour mieux comprendre les dynamiques socio-politiques des zombies. Pour se retrouver dans cette documentation aussi abondante que vitale, les étudiants apprennent dare-dare la classification Dewey, vieux loup de mer de la bibliothéconomie. Les monstres gagnent cependant toujours plus de terrain et finissent par envahir la bibliothèque. Il devient urgent de les exterminer : grâce aux ressources documentaires disponibles et au catalogue on line, nos héros se rencardent en physique-chimie et mettent au point une solution léthale. Of course, on ne vous raconte pas la fin…

Diététique zombie

Un comics et des zombies pour présenter les ressources documentaires d’une bibliothèque, il fallait oser – et le faire. Belle initiative : on imagine que la tutelle administrative a dû être un peu réticente. Mais le plus fin dans cette histoire ne réside peut-être pas tant dans le choix d’un format pop à des fins pédagogiques que dans le fait de rappeller que les bibliothèques, espaces urbains ouverts à tous, en ville ou sur le web, existent pour jouer pleinement leur rôle. A savoir celui, politique, de lieu de sélection, de partage et de conservation de l’information, et de formation des opinions publiques. En d’autres termes, la bibliothèque publique, toute institutionnelle qu’elle soit, devient de plus en plus un média et mieux, un média social. Piqûre de rappel aussi nécessaire pour les usagers que pour les non usagers et les pros de l’information eux-mêmes.

Auteurs : Atom Raygun Comics & Mc Pherson College

En ce sens, et c’est plutôt original, les incultes zombies du Mc Pherson College ne représentent peut-être pas l’étranger ou le supposé état de nature comme c’est le cas souvent dans les oeuvres du genre. Ils représentent sans doute davantage – et c’est presque une contradiction, l’infobésité ambiante. Il est tout à fait possible de ne jamais faire appel aux services d’une bibliothèque et de tout chercher, tiens, au hasard, sur Google. Disons que le web absorbé goulûment, c’est les kebabs de festivals et les plats préparés avec soin, le boulot du bibliothécaire. Sur le web, vous trouvez de l’information jusqu’à l’indigestion sans pourtant toujours avoir l’impression d’avoir mangé quelque chose de bon, qui fasse sens et consistance. Vous pouvez même avoir l’impression d’avoir mal bouffé et en plus, comme au Mc Do, de ne pas être rassasié. On peut donc vivre sans bibliothèque. On peut, mais on vit moins bien, la vie n’a pas la même saveur.

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